Une libraire à Rome : Marie-Eve Venturino


  1. Comment êtes-vous devenue libraire ? Depuis quand avez-vous repris la librairie française de Rome ?

On devient libraire par passion et conviction, parce que l’on trouve nécessaire de faire découvrir des textes, parce qu’on trouve essentiel d’avoir accès aux livres que l’on considère comme fondamentaux, parce qu’on trouve normal de défendre les œuvres et le travail des auteurs, parce qu’on vit exactement pour cela et qu’il ne peut en être autrement. C’est être militant même si respectueux des publics hétérogènes, révolté même si silencieux dans la libraire, subjectif même si ouvert et réflexif. C’est un métier pétri d’esprit critique, fait de raisonnements analogiques, de rapprochement d’idées, d’anticipations sur les courants de pensées et les courants littéraires et ce, loin des petits cœurs dessinés sur les livres ! C’est un métier de résistance, c’est un métier politique.

J’ai repris la librairie en décembre 2016, après y avoir été employée pendant 10 ans et ayant été au préalable libraire en France durant 15 ans. Ce projet de reprise fut un projet pilote, la première mise en place d’une aide à la reprise et transmission de librairie francophone à l’étranger soutenue par le Centre National du Livre et la Centrale de l’Édition.

  1. Comment définiriez-vous votre quotidien de libraire française à l’étranger ?

Pour définir l’ensemble, j’isolerai d’abord chaque mot. Libraire, c’est la personne qui choisit, commande, lit, range, met en scène, conseille ou déconseille des livres. Beaucoup de livres. Pendant des années. Qui connait les formats, les tailles, les couvertures, mais surtout les catalogues, les éditeurs, les auteurs… et qui met tout cela en perspective. Français à l’étranger, c’est un peu comme être un pont, d’une langue vers une autre, d’une culture vers une autre et retour.  Être dans la traduction, dans les arrangements, dans les passages. On dit de nous que nous sommes des passeurs. En temps de crise, la librairie est le lieu que l’on questionne, où l‘on se réfugie, où l’on cherche à comprendre. Être libraire français à l’étranger, c’est mettre à disposition un pan de culture et de création à l’autre, dans un souci de partage et de résonance d’écritures croisées. Ici plus qu’ailleurs, notre métier questionne l’écho critique, la réception est au cœur de la négociation d’idées, des contaminations et prolongements qu’elles peuvent avoir d’un pays à l’autre. Nous portons en ce sens une grande responsabilité. Mais au-delà d’une ou des personnes, c’est la somme des participations qui fait la force d’une librairie, les échanges qui y naissent, les débats, les avis, la défense de tel livre ou tel auteur, les lectures à haute voix qui y sont faites, les enfants qui prennent possession des lieux, ceux qui viennent y lire…

Dans ce lieu il y a des livres, qui se répondent, qui se questionnent, qui se complètent, tout comme les gens.

  1. Quels sont les points forts et les freins actuels au développement de votre librairie ?

L’esprit critique est en danger, mais il surgit néanmoins dans de nombreux endroits, sous de nombreuses formes. Je suis convaincue que la librairie est un de ses espaces de prédilection. Je parle ici de librairie indépendante, affranchie autant qu’elle peut l’être de tout pouvoir, de toute domination commerciale, étatique, idéologique…un lieu de lenteur, de silence, de diversité, de multitude mais malgré tout un lieu du commun. Ici le commun d’une langue mais aussi d’un objet, devenu pourtant au fil de son histoire un produit de l’industrie de la culture, commerciale, d’enjeux non plus d’émancipation mais de consommation. En ce sens, la librairie restera un phare par gros temps. C’est sa force. C’est la force de ce qui la constitue : le livre.

Mais quand on parle de librairie, il faut selon moi faire attention au vocabulaire employé. Tout comme dans l’économie du livre, contre l’industrialisation de la culture. Le livre souffre la rentabilité, souffre la performance. Le livre est compétent. Le livre est un ferment. Mais il faut en effet survivre. Et il est plutôt question de cela plus que de développement. Il faut résister économiquement. Et à l’étranger, l’équilibre financier est encore plus fragile.

Alors qu’est-ce qui différencie une librairie indépendante à l’étranger d’une librairie indépendante en France…la liste est longue. D’abord l’indépendance est consommée face aux prescriptions, face aux articles de presses et à la télévision, face aux modes, même si elles peuvent nous rattraper par l’effet des traductions mais toujours passant par le tamis de la passion des traducteurs et des risques assumés des éditeurs qui voudront diffuser l’œuvre dans leur pays. Ce qui est une gageure et un atout. Mais cette indépendance a son revers. Le coût des ventes dites à faible rotation, notre force intellectuelle mais notre perte commerciale : le fonds. Et aussi la distance. Dans le milieu de la culture industrialisée, le paraître et le « savoir jouer le jeu » ont su gagner du terrain. La caution intellectuelle du succès aussi ou plutôt du volume de ventes, et loin des yeux loin du cœur, reste une ligne Excel sur les tristes tableaux des commerciaux. Doit-on être compétent ? Non, ici il faut être performant comme un sportif, à coup de record de ventes, de quantités…

Depuis cette considération strictement numéraire, la question de la francophonie fait sourire, d’autant plus quant au plus haut niveau de l’État, dans un discours à l’Académie française, on mesure l’importance de la langue française en occupation de l’espace commercial sur Amazon… qui rappelons-le, dans l’obscurantisme le plus total de son poids commercial sur la chaîne du livre, est le principal concurrent de tous, librairies françaises mais surtout librairies francophones à l’étranger. Car Amazon vend plus, Amazon vend plus vite, car Amazon livre plus vite et répond toujours plus aux pulsions de consommation. Pour nous  la distance a un coût. Celui de l’acheminement des livres. Là aussi, n’étant pas une priorité, nous sommes mal servis. Les transports coûtent cher si l’on n’est pas une multinationale taxée à 4% de son activité globale et pourtant louée par tous….les 18% de marge brute que nous coûtent seulement les transports et frais liés à l’exportation, par contre pour nous pèsent extrêmement lourd.

  1. Afin d’assurer une plus grande promotion de la francophonie dans le monde, quelles seraient les actions à mener afin de favoriser l’essor des librairies françaises à l’étranger selon vous ?

Plus qu’essor, il faut penser à notre survie. À travers une prise de conscience interprofessionnelle. Toute la chaîne du livre va mal. Les auteurs n’ont pas de vrai statut professionnel et juridique, les petites et moyennes maisons d’éditons peinent à la diffusion et la distribution de leurs catalogues, les librairies indépendantes ferment ou sont en grande difficulté….Quid de l’exception culturelle française, des mécanismes d’aides, des cadres politiques d’encadrement de la culture…en 1981 une loi fut créée en faveur du prix unique du livre et ce ayant comme objectif de préserver la chaîne du livre. On parle d’économie du livre dans le sens d’un écosystème, dans un esprit de circulation, comme dans l’économie de la nature, ou il s’agirait d’une nature du livre. La nature du livre aujourd’hui est corrompue. Au système néolibéral, aux grands groupes, aux petits jeux d’achat-vente des multinationales qui pensent en termes de segments de présence sur une échelle globale, dans un désir de couvrir les tenants et les aboutissants. Mais où est la bibliodiversité dans ce système industriel ?  Ses dérives étaient pressenties il y a 70 ans, mais elles remontent à un capitalisme d’édition bien antécédent en France, anticipation des concentrations et monopoles que l’on connait actuellement au niveau mondial.

Il y a pourtant beaucoup d’énergies sur le terrain pour la défense du livre français à l’étranger. Il faut réussir à les faire converger et démontrer nos intérêts communs à participer à une économie du livre écosystémique contre l’économie sauvage de la surproduction et des multinationales. À l’étranger il y a moins d’acteurs, on peut donc y arriver malgré l’éloignement. Il manque un cadre des référents éthiques et politiques puisque la loi Lang n’est pas applicable hors du territoire français. Mais il y des convergences possibles avec le CNL Centre National du livre qui œuvre à un label des librairies francophones,  la Centrale de l’édition qui assure l’exportation du livre français, avec le Bief, le bureau international de l’édition française, avec l’AILF Association internationale de libraires francophones, avec les Institut français, tous ces acteurs qui déploient un travail de terrain au quotidien, construisant des réseaux virtuoses, des liens, donnent à voir, défendent la culture sous toutes ses formes.

Les librairies francophones à l’étranger doivent être considérées comme de véritables acteurs culturels et sont effectivement un vecteur de défense de tous ces combats.

Alors oui, actions interprofessionnelles, consultations communes, charte des indépendants, mutualisation des connaissances et des réflexions, mais surtout, protection de l’écosystème par une prise de position politique forte, contre les dérives multinationales. Une campagne de responsabilisation des acteurs et des consommateurs qui devraient s’emparer de leur liberté de penser, de choisir hors des algorithmes. Une solidarité à mettre en place autour du livre comme ferment.

Il s’agit là d’un enjeu démocratique.

www.libreriastendhal.com/

Propos recueillis par Gaëlle Barré

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